Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juin 2012 6 23 /06 /juin /2012 09:46

Le débat sur la prostitution a beau être, comme le métier, "le plus vieux du monde", les problèmes que soulève cette pratique peinent à être tranchés. Seule constante : la tendance à voir la prostitution comme une pratique forcément malsaine et contrainte. Une idée reçue que combat Jean Éleuthère.

 

http://referentiel.nouvelobs.com/wsfile/8011340374019.jpg

Une manifestation de prostituées à Paris, le 18 mai 2012 (T.EMEK/SIPA)

 

Il est assez déroutant de constater que, de nos jours encore, certaines personnes s’enferment dans un positionnement moralisateur dès que l’on évoque la question de la prostitution. Un certain héritage judéo-chrétien (la chair relève du pêché) et un ethnocentrisme bien ancré dans les consciences ne sont pas pour rien dans cette approche répandue au sein de la droite conservatrice, bien entendu, mais également et dans une large mesure à gauche.

 

La personne prostituée peut-elle être libre ?

 

Ces personnes considèrent en quelque sorte que le corps est sacré et que, subséquemment, l’acte sexuel l’est soit tout autant (la rencontre de deux corps sacrés ne peut qu’être sacrée), soit il constitue une souillure voire une dégradation du corps (le péché de luxure, évoqué plus haut). Dans les deux cas de figure, toute pratique sexuelle tarifée, même consentie, est alors jugée indigne (soit parce qu’elle viole le sacré relatif à l’acte sexuel lui-même, soit parce qu’elle "profane" le corps sacré).

 

La personne qui se prostitue est de ce fait perçue nécessairement comme une salope (une tentatrice, une corruptrice) ou une victime (qui d’un proxénète, qui de la société, qui d’une aliénation économique quelconque, etc.), tandis que le "prostitueur" (i.e. le client, selon la terminologie d’un certain féminisme) est un dépravé, un salaud obscène, voire un pervers ou un malade.

 

Si l'on suit cette logique jusqu’à son terme, le seul modèle valable serait donc le prohibitionnisme, c’est-à-dire l’interdiction totale de la prostitution, pratique condamnée moralement, par le biais de la pénalisation non seulement des proxénètes, mais également des clients de la prostitution et des personnes prostituées. Une version plus nuancée de ce positionnement tiendrait d’une forme de néo-abolitionnisme tel que pratiqué dans certains pays nordiques : les personnes prostituées sont alors toujours considérées comme des victimes, et seuls les proxénètes et les clients sont pénalisés tandis que les pouvoirs publics tendent à protéger les personnes prostituées.

 

À mes yeux, ce dernier modèle relève d’une hypocrisie malsaine, voire d’une "politique de l’autruche", qui ne règlera en rien les problèmes inhérents à la prostitution, telle qu’elle se pratique aujourd’hui en France : si l’on juge la prostitution moralement répréhensible et contraire aux droits des personnes, la seule position qui nous paraît cohérente, bien que nous ne la partagions pas, est le prohibitionnisme.

 

Une prostituée est-elle vraiment moins libre qu'un ouvrier ?

 

Non, pratiquer le sexe n’est pas quelque chose de sale et répréhensible. Le vagin, le phallus, l’anus, etc. doivent certes rester des parties intimes de l’anatomie, mais n’ont rien de plus sacré que les mains d’un potier, les pieds d’un footballeur ou les bras d’un maçon.

 

Non, la prostitution non-contrainte ne relève pas d’une marchandisation du corps humain telle qu’on l’entend de nos jours. Le corps humain d’une prostituée libre et volontaire n’est pas plus marchandé que celui d’un acteur pornographique, d’une strip-teaseuse, d’un mannequin, d’un masseur, voire même d’un ouvrier manuel (ne marchande-t-il pas lui aussi, si l’on entre dans cette logique, sa force de travail physique, et donc in fine son corps ?). Les travailleurs du sexe non-contraints sont par ailleurs libres de choisir les pratiques sexuelles et les clients qu’ils refusent.

 

http://referentiel.nouvelobs.com/wsfile/4531340374244.jpg

Des prostituées en vitrine à Prague, sur le modèle du célèbre quartier rouge d'Amsterdam (V.SIMANEK/AP/SIPA)

 

Non, la prostitution n’est pas nécessairement indigne voire immorale : qu’y aurait-il d’immoral à donner du plaisir à quelqu’un de façon consentie et volontaire, même contre rémunération ? Qu’y aurait-il d’immoral à donner du plaisir, même contre rémunération, à une personne en situation de handicap dont c’est là la seule chance d’avoir des pratiques sexuelles (certains n’étant même pas capables de se masturber par eux-mêmes, alors que tous ou presque ont les mêmes besoins que les personnes valides, et la même activité hormonale) ? Qu’y aurait-il d’immoral même, à permettre à des gens mal dans leur peau ou dans leur tête, parfois simplement inhibés, d’avoir un rapport sexuel avec un ou une adulte consentante contre quelques billets ?

 

N'y a-t-il que la prostitution qui fait du corps un marché ?

 

Si l’on juge cela fondamentalement immoral, c’est qu’il faut en revenir à la distinction entre érôs et philía, et à la nuance entre "avoir une relation sexuelle" et "faire l’amour". Si c’est l’argent qui entre en jeu qui est jugé immoral, il l’est alors tout autant quand il s’agit de la pornographie, du strip-tease, voire même du mannequinat et de toutes les professions qui ont trait de près ou de loin à une forme d’exploitation économique du corps humain, quelle qu’elle soit.

 

Or, a-t-on jamais entendu quelqu’un proposer d’interdire le porno, les clubs de strip-tease ou les défilés de mode, à part chez les tenants rétrogrades de la pire des réactions (au sens politique du terme) ?

 

Non, définitivement, l’argument moral ne tient pas : si des personnes sont gênées de telles pratiques, rien ne les oblige à en faire usage, mais leur point de vue moralisateur et normatif ne doit en aucun cas venir entraver la liberté individuelle de ceux qui souhaitent vaquer à ces occupations que d’aucuns jugent peu glorieuses.

 

Non, la personne prostituée n’est pas nécessairement une victime d’oppression et, en conséquence, la femme prostituée une victime de violence faite aux femmes. D’ailleurs, on ne compte plus les témoignages sincères de personnes prostituées qui se disent et paraissent épanouies dans leur travail même après des années de prostitution (je parle bien là de personnes prostituées émancipées de toute contrainte) : à cet égard, le documentaire "Les travailleu(r)ses du sexe" de Jean-Michel Carré casse tous les préjugés en nous délivrant sans fard les déclarations d’hommes et de femmes prostitués et fiers de l’être.


La bande-annonce du documentaire "Les travailleu(r)ses du sexe", par Jean-Michel Carré (Les films du grain de sable)

 

Même si de tels cas étaient (et sont probablement) largement minoritaires parmi les travailleurs du sexe, les principes de tolérance et de respect des libertés individuelles voudraient que l’on reconnaisse à ces personnes le droit le plus complet de pratiquer la prostitution, si elles le souhaitent. Le jugement moral n’a pas à entrer en considération, nous l’avons dit, d’autant plus qu’il est porteur de stigmatisation et de préjugés d’un autre âge.

 

Bien entendu, il est nécessaire de lutter plus que farouchement contre tout ce qui relève de la prostitution contrainte, du proxénétisme (profit tiré de la prostitution d’une personne tierce, ou favorisation de celle-ci), voire de la traite des êtres humains : pour cela, il faut renforcer les moyens d’investigation et de renseignement, particulièrement au niveau européen, afin notamment de démanteler les réseaux de l’esclavage et du tourisme sexuel, et de combattre sans vergogne l’exploitation sexuelle des mineurs.

 

La prostitution doit relever uniquement d’un acte consenti, délibéré et volontaire, et la personne prostituée, nécessairement adulte, ne doit pas dépendre, par quelque contrainte que ce soit (rétention de papiers d’identité, rétorsion financière, hébergement, etc.), d’une tierce personne. Sur ce dernier point, tous les individus attachés aux droits et à la dignité humaine peuvent se retrouver.

 

Abolir la prostitution est une utopie contre-productive

 

La France s’est depuis une cinquantaine d’années engagée dans une politique abolitionniste, à tel point qu’on en vient aujourd’hui à envisager la pénalisation des clients de la prostitution, après avoir pénalisé le racolage passif (en 2003). De telles mesures, alors que la prostitution en tant que telle demeure légale, ne font qu’accroître la clandestinité et la précarité des personnes prostituées, qui sont dès lors obligées de se cacher des forces de l’ordre en fuyant les centres-villes, en pratiquant leurs "services" dans des lieux isolés ou fortement inappropriés, ce qui accroît d’autant leur fragilité sanitaire et les risques pour elles de se faire agresser, voire violer. Est-ce vraiment là l’objectif recherché ?

 

En conséquence, l’abolitionnisme n’est pas, à mes yeux, une solution : il entretient la confusion, il détourne le regard d’une réalité pourtant existante, et il poursuit, in fine, l’objectif de disparition de la prostitution qui nous semble irréaliste et dogmatique. De la même façon, le prohibitionnisme est nécessairement utopique : on aura beau interdire la prostitution, celle-ci continuera de se pratiquer illégalement, dans des conditions encore plus précaires et périlleuses qu’aujourd’hui. Tout libertaire considérera en outre que le prohibitionnisme est une atteinte au droit de chacun de disposer de son corps comme il l’entend (i.e. à se prostituer s’il le souhaite, et que cette prostitution n’est assujettie à aucune contrainte).

 

http://referentiel.nouvelobs.com/wsfile/2501340375434.jpg

Une manifestation de prostituées à Paris, le 18 mai 2012 (T.EMEK/SIPA)

 

Certains relèveront que la prostitution peut paraître consciemment choisie par un individu, mais relever inconsciemment d’une aliénation économique (la personne se prostitue pour gagner sa vie). Certes, mais une telle aliénation n’est pas inhérente à la prostitution : elle touche toutes les professions, et je considère même qu’elle est moins susceptible de toucher les personnes qui se prostituent volontairement que certains autres travailleurs qui ne choisissent pas leur métier.

 

Le choix de la prostitution demeure, à considérer le regard réprobateur que porte la société sur cette pratique, un choix difficile, transgressif, et relève sans aucun doute d’une décision réfléchie pour celles et ceux qui s’engagent dans une telle voie sans contrainte. Cela n’interdit pas de lutter contre l’aliénation économique qui pourrait mener à un tel choix par défaut (ou "faute de mieux"), mais il s’agit là d’un tout autre sujet (lutte contre le chômage, revalorisation des bas salaires, allocation d’autonomie pour les étudiants, etc.).

 

Réglementer la prostitution libre : la solution la moins néfaste

 

Puisqu’il est d’une part anti-libertaire, et d’autre part et quoi qu’il en soit rationnellement impossible d’anéantir la prostitution, et au vu des nombreux problèmes qu’entraînent les conditions actuellement très instables dans lesquelles les personnes prostituées officient, il nous paraît raisonnable et pragmatique d’opter pour une option plus réglementariste. Puisqu’on ne peut éviter la prostitution, autant l’encadrer administrativement afin de protéger les personnes prostituées et de leur offrir de meilleures conditions d’exercice, plus protectrices, notamment sur les plans juridique, sanitaire et social.

 

Par ailleurs, cela permettra d’assurer que la prostitution en question soit choisie et non-contrainte. Une telle orientation n’empêche en aucun cas de mener une politique de prévention et d’éducation déterminée, afin notamment de rappeler aux jeunes générations que le corps humain n’est ni une marchandise, ni un objet, mais aussi que les personnes prostituées ne doivent en aucun cas être victimes de stigmatisation, de marginalisation ou d’exclusion.

 

Ce choix du réglementarisme pragmatique doit conduire à une large consultation des associations regroupant des personnes prostituées, afin de définir la forme la plus adaptée de réglementation. Plusieurs pistes se dessinent. Le refus du proxénétisme (non négociable à mes yeux) conduira nécessairement à un système relevant du service public (maisons closes gérées par la puissance publique), de l’autogestion (maisons closes coopératives, par exemple) ou de l’exercice en profession libérale (dans un local dédié). L’organisation pourrait encore relever de ces trois principes en les faisant vivre en parallèle ou de façon imbriquée.

 

Dans le même temps, devra être prohibée toute prostitution en dehors des lieux autorisés et menée une lutte sans merci contre la prostitution clandestine, qu’elle soit contrainte ou non.

 

L’objectif premier de cette réglementation devra quoi qu’il en soit demeurer la protection des personnes prostituées et le respect de leurs droits, ce qui amènera à l’établissement d’un cadre économique viable

Partager cet article

Repost 0
Published by never-surrender - dans Lucha sigue!!!
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : never-surrender
  • never-surrender
  • : face à l'intoxication des masses...notre devoir est de diffuser l'info censurée!!!
  • Contact

Additif alimentaires industriels dangereux

 

 

Recherche

Observatoire du FN

Twitter

TheChangeBook

English

 

Espana

 

Stay Alert!!!